La psychanalyse dans une situation difficile

Nous assistons depuis quelques années à des attaques contre Freud et la psychanalyse qui sont de 3 ordres, soit :

1/ Le Freud-bashing (battre, molester Freud) qui consiste généralement à démonter la pertinence de la psychanalyse parce que Freud aurait généraliser ses problèmes personnels à une théorie générale du psychisme humain. Attaques souvent très virulentes, sans références précises, mêlant habilement le vrai en le sortant de son contexte (Freud a abusé de la cocaïne par exemple, donc il était cocaïnomane [1]) au faux toujours en le sortant de son contexte (Freud aurait détruit une partie de sa correspondance pour cacher des escroqueries intellectuelles) [2] Cette attitude particulièrement hostile date du début de la psychanalyse [3] [4].

2/ La caution scientifique qui consiste à proposer des études différentielles entre la psychanalyse (souvent nommée pudiquement thérapie psychodynamique) et d’autres psychothérapies telles que par exemple le comportementalisme ou le cognitivisme.

Un premier fait non négligeable pour des scientifiques apparaît dans la variabilité des résultats de ces études selon les questions posées aux patients, protocole particulièrement discutable (poser des questions comme dans les enquêtes de sexologie par exemple) [5]. Enquêtes sociologiques peut-être qui jaugent l’appréhension subjective de telle ou telle thérapie par un public ayant suivi un cursus de ce type mais protocole difficilement acceptable comme permettant de tirer des conclusions scientifiques quant à une efficacité thérapeutique.

Par ailleurs une personne consulte un psychanalyste pour un mal-être indéfinissable, un mal de vivre, une souffrance psychique sans pouvoir forcément mettre des mots sur cet état. Elle vit une subite perte de sens dans son existence ou encore vit des douleurs intenses de ne pouvoir aimer, d’être minée par la jalousie ou l ‘envie, d’être dévorée par l’angoisse, de ne plus supporter son mode de vie, d’être franchement dans une situation critique de détresse… bref d’être dans la douleur morale.

La personne qui consulte a une nécessité vitale de parler et d’être écouter avec bienveillance.

Or une consultation vers d’autres thérapies a souvent des objectifs radicalement différents (une phobie de l’avion par exemple) avec une visée thérapeutique à court terme : le sujet ne veut pas s’engager dans un travail psychique, essayer de changer d’objectif existentiel mais cherche à se débarrasser au plus vite de ce qui l’invalide.

Comment alors vouloir comparer un travail qui vise des modifications existentielles avec une intervention centrée sur un symptôme spécifique ?

Les modifications obtenues au cours d’une psychanalyse sont une meilleure réalisation de son désir, une plus grande autonomie par rapport aux autres, une capacité à un relatif libre-arbitre et une désaliénation quant à son enfance, une capacité à vivre pleinement le présent, un développement de la pensée, une augmentation du potentiel d’amour, une aptitude à jouir des valeurs essentielles de la vie.

Finalement le passage d’une vie souffrante à une vie où la réalisation du sujet devient possible sans peur/angoisse exagérée, sans inhibitions insupportables, dans une capacité d’affirmation et d’amour.

Il est clair que de telles mutations internes (fantasmatiques, représentationnelles-affectives, pulsionnelles) quand elles ont lieu, s’accompagnent de beaucoup d’événements (changements concrets dans la vie, chute des symptômes) qui, dans l’absolu, pourraient être quantifiés (donc entrer dans des statistiques) mais qui ne le sont pas car seul l’intéressé peut en parler avec pertinence, c’est-à-dire en fonction de son vécu par définition subjectif.

Finalement la psychanalyse envisage l’être humain dans sa globalité en tenant compte de tous les paramètres qui font sa vie ; en quelque sorte l’être humain est vu dans sa totalité au sein de son « écosystème » (son intériorité, son histoire personnelle, son histoire filiale, son environnement culturel).

Dans ce sens, elle brasse un tel nombre de critères qu’ils sont impossibles à quantifier. Seul le langage et la pensée permettent d’aborder une telle complexité.

D’autres thérapies, en se centrant sur une petite partie de la personne (un symptôme spécifique par exemple), ont des objectifs radicalement différents.

Qu’il y ait une diversité d’approche d’une difficulté chez une personne est positive. Chacun, avec sa subjectivité, doit pouvoir y trouver ce qu’il recherche.

3/ Légiférer les pratiques psychothérapeutiques est un fait en France depuis le 22 mai 2010 [6]. Les motivations de départ peuvent paraître légitimes pour protéger les personnes en souffrance compte tenu de la prolifération sans fin d’un nombre de thérapies parfois très fantaisistes, souvent aux mains de thaumaturges, basées sur des considérations fumeuses ancrées dans des pensées magiques.

Par ailleurs, la psychanalyse n’est pas directement concernée.

Mais les effets risquent à terme de se retourner contre la psychanalyse, surtout celle que Freud a toujours voulu, soit une psychanalyse laïque et indépendante de toute autre discipline.
Les psychanalystes pourvus d’un diplôme entrant dans la législation et donnant droit de fait au titre de psychothérapeute mettront en avant leur diplôme alors que depuis la naissance de la psychanalyse, c’était la fonction de psychanalyste qui était mise en avant (jusque dans les années 2000) : donc cette fonction risque de s’évanouir socialement avec des conséquences importantes quant à la possibilité de choix pour les personnes qui cherchent un lieu où dire leur souffrance. La psychanalyse risque d’être de plus en plus occultée.

Par ailleurs, la formation de psychanalyste n’est pas diplômante (les quelques diplômes universitaires de psychanalyse n’ont rien à voir avec la formation du psychanalyste ; quant à sa formation, soit sa psychanalyse, elle n’est en aucun cas diplômante) et des formations de psychothérapeutes diplômantes (fort dispendieuses souvent) se mettent massivement en place. Il est alors assez évident que cette situation n’est pas très encourageante pour faire le choix de devenir psychanalystes (embrasser cette profession devient une entreprise à risque tout simplement à cause du manque de demande). Le nombre de praticiens de la psychanalyse va probablement diminuer parallèlement à un envahissement des psychothérapies [7].

Ainsi, au final, la psychanalyse est en train d’être considérée comme dépassée, comme s’il s’était agi d’une mode [8], alors que dans notre monde particulièrement déshumanisé, les lieux de parole sont de plus en plus rares.

Quant à la réalité de l’appareil psychique tel que Freud l’a défini, les faits sont têtus qui montrent la réalité de l’action de mécanismes psychiques qui nous échappent, donc inconscients.

Collectivement, l’être humain prouve quotidiennement et historiquement qu’il est mené par des forces qui le dépassent : guerres depuis l’apparition de l’homme sur Terre, pollution destructrice de la planète, etc. Individuellement, le mal de vivre dépasse toujours le sujet. Cette perception de ces forces qui nous dépassent n’est absolument pas l’apanage de la psychanalyse : par exemple la littérature ne parle pas d’autre chose quand elle décrit les passions humaines. Freud n’a fait qu’initier une discipline qui tente avec peine de rendre intelligible ce qu’il y a de plus inintelligible chez l’humain, soit ce qui le pilote à son insu.

Freud n’est pas le découvreur de l’inconscient. Sa grande intuition est la mise en évidence du transfert et la force qui s’en dégage pour conduire le sujet en analyse vers son désir en abandonnant son système défensif. La différence entre Freud et d’autres découvreurs de l’inconscient (plus spécifiquement Nietzsche) est l’option thérapeutique du viennois via le transfert.

La psychanalyse, dans sa spécificité, est un ensemble cohérent défini par :

 Une éthique (la loi du désir, la sublimation du sujet, l’épanouissement de l’individu) ;

 Une théorie articulée au primat de l’inconscient ;

 Une pratique s’appuyant sur le transfert, un engagement très singulier du praticien dans la relation tout en restant neutre ; par ailleurs, la bienveillance, l’écoute et la parole libérée, la parole désaliénée, une parole autre et nouvelle sont des caractéristiques qui fondent la pratique psychanalytique et impossible à acquérir via un savoir formel (de type universitaire) mais uniquement par l’expérience de la propre analyse du psychanalyste.

Dans ce sens, en étant très spécifiée, unique et singulière, la psychanalyse est toujours profane/laïque et affranchie des prérequis du praticien [9].

Donc, fondamentalement, l’adjectif profane/laïque est quasiment superflu puisque la psychanalyse l’est de fait.

Ce site (http://www.psy-psychanalyste.com) s’inscrit totalement dans cette définition de la psychanalyse et se veut un exposé le plus large possible de celle-ci.

Arriver à faire toucher du doigt le vécu psychanalytique.

Il ne s’agit pas de prosélytisme de la psychanalyse mais simplement ici d’exposer, de réfléchir, de développer, d’élargir la psychanalyse autant d’un point de vue théorique, technique, historique mais aussi appliqué.

Bref, ce site convoque la psychanalyse comme corpus de pensée pour aborder des questions purement psychanalytiques mais également totalement ouvertes dans d’autres domaines.

Dans le sens d’un exposé permanent de la psychanalyse pour la maintenir vivante, je pense qu’il faut encore et toujours reposer les bases éthiques, théoriques et techniques de la psychanalyse ainsi que son exploitation comme référentiel pour penser l’humain et ses réalisations (le psychomatériel). Ceci car, dans son essence même, la psychanalyse est intangible quel que soit les progrès des neurosciences ou des sciences cognitives et même des progrès de la psychanalyse. [10]

La psychanalyse est faillible tant son objet, le psychisme humain, est foisonnant : cette discipline tente d’approcher l’homme dans sa complexité, dans son écosystème en quelque sorte (soit l’environnement culturel [environnemental] et social vu en transparence de son histoire individuelle [ontogenèse] et généalogique [phylogenèse]). [11]

Ce site s’inscrit dans un exposé permanent de la psychanalyse pour remettre cette discipline au centre de son existence (ce pourquoi elle vaut la peine d’exister), cette invariance articulée autour des fondamentaux freudiens (primat de l’inconscient, désir, transfert, etc.).

Souligner ainsi sa dimension intemporelle (la langage, le désir, l’inconscient, tout ce qui est constitutif de l’esprit humain). [12]

Quant à sa temporalité, ses progrès sont constitutifs de la pratique s’inscrivant dans une remise en cause permanente de la part des praticiens à la lueur des multiples psychanalyses en mutation continuelle (l’analysant[e], donc le sujet au sein de la société [donc la famille, l’école, l’entreprise, etc.], apporte en séances toutes les modifications sociales, parfois infénitisimales, qu’il subit au sein du tissu humain). Dans ce sens donc, la psychanalyse s’inscrit aussi dans son temps.

Notes

[1] La vérité est qu’il croyait avoir découvert un médicament miracle contre la douleur et pour la stimulation intellectuelle : quoi de plus naturel pour quelqu’un, un médecin, qui espère trouver des remèdes à la douleur. Il est vrai qu’il en abusa pour sa consommation personnelle pendant cette période, pendant le temps de son ignorance quant aux effets délétères de cette drogue.

[2] Il l’a probablement fait par orgueil, pour tenter de cacher des plaintes continuelles, ses symptômes et surtout ses difficultés à se faire entendre. Il l’a aussi fait pour ne pas prêter le flanc aux détracteurs (déjà à l’époque) de la psychanalyse qui ne supportaient ses découvertes. En agissant ainsi, ceci dit, il n’a pas rendu service à la psychanalyse puisque ses destructions de courrier nuisent actuellement, plus que jamais, à la psychanalyse.

[3] Dans « Psychologie non autorisée » (1913), Karl Krauss, polémiste de l’époque, écrit un article particulièrement cruel qui commence par ces mots Les psychanalystes, ce rebut de l’humanité, cette profession dont le seul nom semble associer la psyché et l’anus, se divisent en plusieurs groupes dont chacun publie sa propre revue pour y présenter sa manière particulière de blasphémer, d’outrager la nature et d’expliquer l’art.

[4] Dans mon livre FREUD ET SON HERITAGE, je tente de reprendre le tricotage de la vie privée de Freud avec ses élaborations théoriques pour démontrer la puissance de l’interaction, l’influence sur le devenir de la psychanalyse mais certainement pas pour détruire les avancées scientifiques de Freud : voir le chapitre 4, paragraphe 5, Le centre de gravité de la psychanalyse : sa laïcité, pages 203 à 225.

[5] Comment appeler scientifique des comparaisons de questionnaires posés à des patients, soit totalement subjectif côté enquêteurs (qu’est-ce qui détermine le choix des questions ?) et côté patients (comment considérer comme pertinent par exemple la question de l’éradication d’une phobie ; cette disparition est-elle définitive ? totalement débarrassée d’angoisse ou nécessitant l’action de la volonté ? etc. ; la pertinence est encore plus soumise à caution sur des questions de mieux-être par exemple).

[6] Décret d’application n° 2010-534 du 20 mai 2010, rectifié le 22 mai 2010, relatif à l’usage du titre de psychothérapeute de l’article 91 de la loi n°2009-879 du 21 juillet 2009 (loi HPST) qui redéfinit l’usage du titre de psychothérapeute et modifie l’article 52 de 2004.

[7] Avec une autre nouveauté, à savoir que la formation établie par l’État propose de toucher un peu à tout sans obédience précise ; or précédemment, une personne qui consultait savait qui elle allait voir (qui un gestaltiste, un sophrologue, un comportementaliste, etc.) : il me paraît assez essentiel que quelqu’un qui veuille consulter sache où il met les pieds.

[8] Comme si le langage était une mode pour l’Homme !

[9]  Dois-je rappeler que les psychanalystes sont souvent pourvus de diplômes universitaires et/ou d’une formation de haut niveau, et ceci dans tous les domaines.

[10] Le gouffre entre les mécanismes fins et intimes au niveau de réalité biochimique (neurotransmetteurs) et cellulaire (neurones) dans le cadre des neurosciences et les effets de l’action conjointe de milliard de neurones (dont le résultat est le psychisme) sera-t-il un jour comblé ?
Nous sommes légitimement en droit d’en douter.
Si les neurosciences sont indispensables en proposant des modèles nécessaires des mécanismes du cerveau mais artificiellement éloignés du réel neuronal (soit l’intégration au niveau du réel de l’inimaginable interaction de milliards d’opérations biochimiques et cellulaires), la psychanalyse ne s’intéresse qu’au résultat du fonctionnement psychobiologique, le psychisme, qui représente cependant la réalité de ce que nous vivons existentiellement.

[11] A la différence des disciplines expérimentales qui rognent en quelque sorte la réalité pour pouvoir établir des protocoles quantifiables statistiquement que ce soit dans les sciences « dures » comme la physique, etc. ou « molles » en sciences humaines (psychologie, sociologie, etc.). Le comportementalisme est un exemple type de psychologie expérimentale : il faut peut-être se questionner à partir du moment où il y a généralisation des observations simplifiées (ici le conditionnement opérant) dans le cadre de protocoles expérimentaux réducteurs (boîte de Skinner) à l’ensemble des conduites, animales d’abord (les sujets d’expérience : ici surtout le rat) puis humaines.

[12] Le savoir sur l’inconscient n’est pas du domaine de l’ingénierie, du domaine du progrès technologique et ne dépend donc pas du progrès des sciences du cerveau, ni de celles de l’apprentissage.