La psychanalyse ignore-t-elle la science ?

La problématique de l’évaluation scientifique de la psychanalyse.

Cette question est plus que jamais d’actualité, à l’heure où, dans les débats liés à l’autisme notamment, la psychanalyse essuie de nombreuses critiques de la part des tenants des neurosciences et des parents d’enfants. Assurément, ces attaques sont défavorables au traitement des jeunes patients. Quelle est la part des psychanalystes dans ce conflit, et quelles relations entretiennent-ils avec le champ scientifique ?

A l’occasion d’une émission de radio consacrée à la psychanalyse, j’ai pu constater à quel point la technique psychanalytique, telle qu’elle nous a été transmise par Sigmund Freud et Jacques Lacan, est négligée par certains cliniciens, qui n’hésitent pas à s’exposer sur les ondes comme représentants de la communauté des psychanalystes.

Aussi, pour que la cure psychanalytique soit efficace, faut-il encore respecter l’enseignement de ses fondateurs :

Une psychanalyse n’est pas une psychothérapie. Cette distinction se matérialise notamment, d’un point de vue technique, par la position du psychanalysant allongé sur le divan, afin d’éviter la relation imaginaire induite par la relation spéculaire, et non à des fins de détente corporelle.

La règle de l’association libre est la seule consigne qui vaille pour toutes les séances. Elle consiste en ce que le psychanalysant puisse dire les pensées, images, rêves et sensations corporelles qui lui traversent l’esprit, au moment où il est sur le divan. Les exercices de respiration n’ont rien à faire avec le travail de la cure, qui est un travail du bien-dire.

Le psychanalyste doit se faire le plus effacé possible, au profit du discours du psychanalysant. Centrer l’efficacité de la cure sur la personne du psychanalysant revient à faire de la suggestion. Aussi sa présence corporelle a-t-elle à être discrète. Les contacts corporels comme le fait de serrer la main au psychanalysant, s’ils n’ont pas une visée clinique, tirent la cure vers la relation imaginaire.

La relation psychanalytique est une relation basée sur le transfert. Elle se différencie d’un lien de confiance dans la mesure où elle est soutendue par des affects et des représentations inconscientes du psychanalysant vis-à-vis de ses figures parentales, et qu’elle est à la fois un moteur et une résistance dans le processus de la cure. Il ne s’agit en aucun cas d’une relation émotionnelle entre deux personnes, ce serait méconnaitre la dimension artificielle de la relation de transfert, liée à la rencontre psychanalytique, et diriger la cure vers la relation duelle.

Le psychanalyste est au service du discours du psychanalysant, tissé par les signifiants enchaînés les uns aux autres.

Ainsi, la compétence technique du psychanalyste est donc fondamentale pour augurer de l’efficacité de la cure. Mais comment les cliniciens actuels témoignent-ils de l’impact de leur travail ?

Les effets d’une psychanalyse sont observables tout au long de la cure, et attestés par le psychanalysant à la sortie de sa cure. S’il parle de « truc » pour évoquer sa psychanalyse, ou s’il hésite à nommer les symptômes dont il souffrait au départ de sa cure, l’on peut affirmer avec certitude qu’il n’a pas traversé sa psychanalyse. Le fait est que les cliniciens ne parlent pas assez de ce qu’ils font, et écrivent trop peu, ce qui rend leur pratique énigmatique et obscure pour les autres professionnels (médecins, neurologues, chirurgiens etc).

D’autre part, certains psychanalystes qui pensent qu’il n’est pas possible, ni même souhaitable d’évaluer la psychanalyse de manière scientifique. Or, se priver de l’éclairage scientifique, lorsqu’il est mesuré et raisonnable, est dommageable pour la psychanalyse. Nous avons tout intérêt à dialoguer avec la science et les scientifiques, et non pas à les ignorer ou à s’affronter avec.

Cependant, les méthodes d’évaluation scientifique de la psychanalyse, telles qu’elles sont pratiquées aujourd’hui, sont inadaptées. Ainsi, une équipe d’un laboratoire de l’INSERM filme les séances de psychanalyse avec des enfants autistes. A mon avis, le recours à ce procédé de recueil d’informations est premièrement intrusif, deuxièmement il peut entraîner des conséquences très préjudiciables pour le déroulement de la cure avec certaines structures psychiques -je pense à la paranoïa- et enfin il biaise la parole puisque le psychanalysant sait qu’il est écouté d’une part, sans connaitre ceux qui l’écoutent.

Les séances enregistrées sont ensuite cotées par le clinicien en charge du traitement, et des cliniciens extérieurs. A mon sens, cette méthode d’évaluation ne convient pas du tout, pour plusieurs raisons :

Tout d’abord, elle ne prend pas en compte le discours de l’être. D’autre part, l’utilisation d’échelles psychométriques pour évaluer l’impact d’une psychothérapie sur le développement d’un enfant, issues de la psychologie, ne rendent pas compte de la réalité psychique du psychanalysant car leur visée est incompatible avec le but recherché par la cure. En effet, chercher à identifier des choses objectives permettant de dire qu’avec tel type de patient, telle démarche est plus efficace qu’une autre, revient ànier la singularité de l’être ainsi que l’existence du transfert.

Au lieu de mettre l’accent sur la dimension du sujet, ces questionnaires se basent sur les impressions des différents cliniciens vis-à-vis de l’enfant au regard d’indicateurs non verbaux, plongeant inévitablement dans la subjectivité des professionnels érigés en maître.

Cependant, je remarque que ces méthodes d’évaluation intègrent la question de la structure psychique et privilégient un point de vue longitudinal, le seul à même de pouvoir rendre compte, pour un même patient ou psychanalysant, des changements ou progrès intervenus à différents moments de sa cure.

Science et psychanalyse sont-elles, tels chiens et chats, incapables de s’entendre ? Une initiative de l’Institut Sigmund Freud de Francfort tend à me prouver le contraire. Des chercheurs d’un laboratoire de neurosciences travaillent à observer et mesurer les changements neuronaux intervenus au cours d’une cure psychanalytique. Etudier les manifestations de l’inconscient avec les lunettes de la neurologie donne-t-il quelque chose ?

Leurs travaux ont montré que les rêves sont plus longs et plus élaborés au fil de la cure, ce que j’interprète comme le fait que l’inconscient parle davantage, stimulé par le processus de la cure. Les chercheurs ont également dégagé des mots-clefs du rêve qui, à leur évocation, rappellent au patient le contenu manifeste du rêve. Puis-je en conclure à une sensibilité des neurosciences au signifiant ?Cette proposition de pont entre psychanalyse et neurosciences me parait prometteuse. Un des chercheurs de cette équipe affirme que la psychanalyse est la discipline intellectuelle la plus stimulante qu’il connaisse. Ce témoignage fait honneur à la psychanalyse, qui, en effet, vise à tirer l’être vers le haut, à le sortir de son ignorance vis-à-vis de son désir.

S’il est vrai que la psychanalyse doit résoudre elle-même ses problèmes, elle ne peut manquer d’être amie de la science. Il ne tient qu’à nous d’organiser des colloques et d’écrire des articles cliniques pour montrer les effets que tout à chacun peut attendre d’une psychanalyse, si son désir, et celui de son supposé-psychanalyste, est au rendez-vous ! Afin que la psychanalyse puisse être prise au sérieux par la science, grâce à ses propres travaux.

Marie-Hélène Bonnet,

http://www.marieheleneviel.fr/psychanalyse-la+psychanalyse+ignore-t-elle+la+science+-403.html