L’OBS & Rue89 : Leur première séance de psychanalyse avec Lacan

Réalisé par Gaspard Dhellemmes, Journaliste (Publié le 15/09/2011)

Ils ne le consultaient pas par snobisme. Ils souffraient. L’architecte Roland Castro ruminait l’envie de se suicider. Il appelle le psychiatre Jacques Lacan et obtient « un rendez-vous dans la journée ». Bienveillant et attentif, « Lacan a dû sentir au son de ma voix que ça n’allait pas très bien ».


Lacan : la première séance de Roland Castro par rue89

« J’ai décidé d’aller voir Lacan parce que j’allais mal, très mal », raconte le psychanalyste Gérard Haddad. Il était agronome lorsqu’en 1969, il décide de faire une analyse.

« Je l’ai contacté en regardant l’annuaire téléphonique, je pensais qu’il tenait une clinique, je n’aurais jamais cru qu’il me recevrait en personne. Lacan était en fait très ouvert au fait d’accueillir de nouveaux patients. Le plus dur, c’était de l’intéresser assez pour être gardé. […]

Je crois qu’il a continué avec moi parce que j’ai soulevé une problématique au cœur de son œuvre, qui est le rapport entre judaïsme et psychanalyse. »

Quant à Gérard Pommier, il était déjà psychiatre et avait fait une analyse avant de rencontrer Jacques Lacan :

« Lacan faisait une présentation de malade à l’hôpital Sainte-Anne. Ce personnage était tellement charismatique que j’ai eu envie de le rencontrer pour discuter. Finalement, la discussion s’est transformée en analyse. »

« Un monstre sacré » avec « un cigare tordu »

Le rendez-vous fixé, vient le moment de la première rencontre. Mais avant cela, les patients doivent faire antichambre. La salle d’attente est bondée.

Roland Castro :

« Il y avait toujours beaucoup de gens qui se regardaient en chiens de faïence. L’intérieur était très beau, il y avait de magnifiques meubles partout. »

L’admiration de l’architecte se poursuit dans le cabinet :

« Ma rencontre avec lui m’a fait un effet absolument inouï, le transfert a été immédiat. J’étais scié par l’originalité du mec, par sa prestance. Il avait des vêtements improbables, un cigare tordu.

J’ai évoqué mes problèmes. Il m’a tout de suite dit que l’on n’y arriverait pas en une seule séance. Il s’est attaché à tempérer mes ardeurs : je voulais aller très vite. »

Gérard Haddad :

« Quand j’ai compris que j’allais être reçu par Lacan, j’ai été très impressionné. Pour moi, Lacan était un monstre sacré. »

Et cette première séance est un vrai choc pour le psychanalyste :

« Il a remué tellement de choses en moi que je suis sorti de la première séance en ayant l’impression d’être saoul. »

Il se souvient « d’un homme d’une grande simplicité ».

« Au fond il y a deux Lacan : celui, flamboyant des séminaires, et celui, attentif et engagé de ses consultations. »

Gérard Pommier :

« L’un des souvenirs que j’ai de cette première séance, c’est que Lacan m’a dit que je ressemblais à la statue du “Gaulois mourant” qui est exposé au musée du Capitole à Rome ».

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« Le Gaulois mourant » (Leoboudv/Wikimedia Commons/CC).

« Pendant toute mon analyse, je tapais mes copains »

La séance terminée, vient le moment de payer.

Roland Castro :

« A l’époque, je n’ai pas de compte en banque, je viens avec ce que je gagne au Beaux-Arts, c’est-à-dire pas grand-chose. Lorsqu’il me demande si j’ai de l’argent, je sors les 300 francs de la séance. Pendant toute mon analyse, j’aurais du mal à le régler, je devrais taper mes copains. »

Gérard Haddad :

« Je lui ai dit que je n’avais pas beaucoup d’argent, alors il a calculé que mes séances coûteraient un tiers de mon salaire, c’est-à-dire mille francs par mois. »

Gérard Pommier :

« J’ai payé 300 ou 500 francs, je ne sais plus bien, de toute façon, ça les valait. »

Aucun de ses trois anciens patients ne regrette d’avoir payé si cher. « Cette rencontre a complètement transformé ma vie », assure Gérard Haddad. « Lacan a décapé mon narcissisme, m’a rendu plus ouvert », estime Gérard Pommier.

Roland Castro va lui jusqu’à dire que Lacan « lui a sauvé la vie ». Et ça, ça vaut bien 300 francs.