Marie-Jean Sauret – TRAITER LE SUICIDANT, RENDRE-COMPTE DU SUICIDE: PAS SANS LA PSYCHANALYSE, CQFD

C’est avec intérêt que je parcours les informations que Patrick Landman fait circuler sur cette liste et celles qui lui font écho. Elles démontrent en acte comment à la fois les politiques de santé, les disciplines académiques psychiatrie, psychologie, neuroscience, biologie…) et une certaine recherche universitaire et industrielle (laboratoire pharmaceutiques) participent du rabattement des symptômes sur des comportements ou des accidents de natures diverses compatibles avec l’anthropologie idéologique dont la logique néolibérale a besoin pour fonctionner. Il y va en somme d’un travail d’adaptation au Discours Capitaliste. Mais les interventions et la liste elle-même témoignent, autour des mêmes symptômes, de la résistance du dit symptôme et de la mobilisation de ceux qui en interprètent la fonction : gardien de la singularité en quelque sorte.

Si je me permets d’intervenir à mon tour, c’est pour attirer l’attention sur le dernier opus de Christian Baudelot et Roger Establet, Suicide, l’envers de notre monde (sortie le 8 février), lequel actualise une étude paru sous le même titre en 2006. L’un et l’autre sont peu suspects de collusion avec le néolibéralisme si l’on se souvient de quelques-unes de leurs enquêtes comme L’école capitaliste en France, (Éditions Maspero, 1971) ou, associé à Jacques Toiser,
La petite bourgeoisie en France, (Maspero, 1974). Pourtant, il se pourrait que, malgré la sympathie qu’ils méritent, ils ne contribuent à un malencontreux quiproquo, un peu à l’instar de celui qu’a occasionné Alain Ehrenberg avec son magnifique titre La fatigue d’être soi.

Ce quiproquo explique la dispute qui est née entre Alain Ehrenberg et Robert Castel (cf. Robert Castel, « L’autonomie, aspiration ou condition ? », La Vie des Idées, 26 mars 2010, et Alain Ehrenberg, « Société du malaise ou malaise dans la société », La Vie des Idées, 30 mars 2010). Si le second se trompe sans doute sur les intentions supposées libérales de droite du premier, celui-ci avance pour sa défense des arguments qui nourrissent la raison de la confusion. : les catégories nosographiques et les concepts n’auraient qu’une origine sociale ; l’autonomie serait aujourd’hui la condition générale des individus propres à la compétition que l’époque appelle.

Dans les faits, si à mon tour je ne fais pas de contre-sens, Alain Ehrenberg attribuait l’épidémie de dépression à un changement de paradigme – d’anthropologie – avec laquelle les individus se pensaient. Cette analyse disqualifiait l’ancienne lecture désormais obsolète, soit, entre autre et de fait, la référence psychanalytique. Il fallait au lecteur d’Ehrenberg faire un effort supplémentaire pour voir dans cette opération justement l’un des effets du formatage
idéologique qui contribue à l’adaptation des individus à la conception de l’humain requise par cette logique néolibérale. Du coup, la dépression se laisse réinterpréter (à mes yeux) comme la manifestation de sujets qui ne trouvent dans aucun des objets disponibles (manufacturés, amoureux, culturels, etc.) de quoi satisfaire un désir ravalé au besoin de consommation. Il y va ni plus ni moins que d’une sorte d’anorexie, de refus de ce mode de complémentation qui manifeste cette fois l’irréductibilité du désir à la nouvelle idéologie. Pour avoir insisté avec d’autres sur cet autre « symptômes » de la postmodernité, le suicide, j’ai été sensible à l’annonce par Baudelot et Establet de la baisse du taux de suicides dans la plupart des pays, dont la France, en dehors des plus pauvres. Comment le comprendre, puisque les caractéristiques du Capitalisme et du Discours Capitaliste qui l’accompagnent se sont aggravées, qu’il n’y a pas eu dans le même temps d’amélioration de la conjoncture économique ? Y aurait-il un démenti de nos analyses ? L’humanité aurait-elle inventé de nouveaux moyens d’y faire face ?

Fort de ce constat, les auteurs vont chercher du côté des progrès médicaux. Ils ne doutent pas que les suicides résultent de facteurs sociaux, mais l’usage généralisé des antidépresseurs a agi sur le niveau des suicides sans égard pour les régimes politiques, l’âge et le genre. Tout le monde s’accorderait, enquête à l’appui, sur la diminution du nombre de suicides proportionnellement à la consommation d’antidépresseur. Cette prescription bénéficie
d’une meilleure prise en charge des maladies mentales et d’une meilleure perception sociale de la dépression et du suicide, ce qui se vérifierait avec l’augmentation des effectifs de « psy » de toutes les sortes et avec leur répartition sur l’ensemble du territoire en France du fait de la sectorisation.

Comparé à d’autres pays, l’offre psychiatrique française est donc de bonne qualité en termes d’équipements et de ressources humaines ! Les auteurs feraient-ils l’impasse sur les conséquences d’un certain type de direction des ressources humaines, du tout-évaluation, du manque de personnels en termes de protestations contre le plan Buzin, grèves, burn-out, arrêts de travail, et même suicides en psychiatrie ? Il reste vrai, ainsi que le notent les auteurs, que
des équipes pluridisciplinaires réalisent, dans le service public, prévention, soins, postcure et réadaptation. A côté des psychiatres les généralistes prescrivent des antidépresseurs désormais, et, avec un tissu d’&associations dédiées à la question du suicide, ils élargissent les possibilités de prise en charge et l’offre de dialogue autour des problèmes psychologiques. Surtout, ces dernières années le tabou du suicide aurait été levé et bénéficierait de l’élévation du niveau d’instruction. Les « catégories sociales les plus diplômées, d’avantage à l’écoute des messages de leur organisme, mieux informées que les autres sur les possibilités de traitement, ont toujours développé un rapport aux soins qui privilégie l’anticipation. Elles consultent avant qu’il ne soit trop tard ». Il s’en suivrait un climat où il est possible de parler sans honte de « déprime » dans les conversations. Cette mutation culturelle est pour beaucoup dans la façon dont les problèmes sont pris en compte qui dépasserait par-là la seule prescription des antidépresseurs.

Le taux de suicide baisse dans tous les pays modernes sauf au Portugal. Mais il en suffit d’un pour soupçonner que d’autres facteurs que les caractéristiques du néolibéralisme jouent sur l’option suicidaire du sujet. Même à devoir admettre qu’il y va ici d’un passage à l’acte et là d’un acting out, le suicide a affaire avec la dimension de l’acte : il mobilise la responsabilité du sujet telle que celui-ci mise son indétermination selon le génie de sa structure (névrose, psychose perversion). Sans ce registre qui est aussi bien celui du sujet de la démocratie, il n’est pas d’éthique possible.

La liaison entre facteurs socio-économiques et psychopathologie ne saurait donc être mécanique : le sujet est toujours responsable de ce qu’il fait de ses déterminations. Et même là où le poids de ces facteurs joue un rôle extrêmement coercitif La Vie des Idées, 26 mars 2010, nombre de survivants expliquent qu’ils entendaient par la « mort choisie » sortir d’une situation insupportable et attendre de cette sortie une paix dont ils jouiraient à titre posthume ! Ils découvrent alors que seuls les vivants sont susceptibles d’une telle idée, et que c’est cette pensée de la mort qui leur rend finalement le présent désormais plus supportable. Une corrélation ne dit pas ce qui relie les faits ainsi associés : les cyclones augment en Floride en proportion de la consommation de bière en Malaisie…

 En un sens, les auteurs passent près d’une autre solution quand ils évoquent l’élévation du niveau culturel, qui est une façon de convoquer la sublimation des pulsions, le fait de parler, la demande (l’anticipation), et encore la mobilisation des associations qui trahit un renouvellement des solidarités et du tissu social. Derrière ces quelques indices se dissimule finalement ce qui sans doute opère : le transfert à l’endroit de toute écoute bienveillante. Dommage que les auteurs, contaminés par le politiquement correct, semblent n’imaginer que l’antidépresseur comme réponse en en dernière instance. J’espère qu’il ne s’agit que d’un effet de lecture des seules pages du Monde (François Béguin, « Le nombre de suicides élevé mais diminue », et Bonnes feuilles de Suicide. L’envers du monde, mardi 6 février 2016 p. 16-17). Au bout du compte, ce que les travaux évoqués par Baudelot et Establet démontrent, c’est que le suicide est à compter parmi les questions que l’on ne peut traiter convenablement sans la psychanalyse. CQFD.

Mercredi 6 février 2018
Marie-Jean Sauret

PS : il y aurait sûrement un travail analogue à faire avec le livre de Bernard Lahire, L’interprétation sociologique des rêves aux Editions (La Découverte, Paris, 2018), qui, quels que soient ses mérites, oublie que le rêve est ce qui fait passer la jouissance à l’inconscient, faisant ainsi du rêve l’un des recels de ce qui fait la singularité du sujet, et l’autre scène d’où l’interprétation devient possible…