“Où est la compréhension quand nous comprenons ?” J. Lacan, 1961

“Quand nous croyons comprendre, qu’est ce que cela veut dire ?”

Cette question est posée par Jacques Lacan dans la leçon du 15 mars 1961 du cycle des séminaires consacrés au “Transfert dans sa disparité subjective, sa prétendue situation, ses excursions théoriques“. Dans ce qui suit on peut lire la réponse qu’il apporte également, réponse que nous ponctuons par des commentaires qui concluent sur ce qu’on pourrait entendre par l’efficience de la psychanalyse.

J. Lacan dit :

“Je pose que cela veut dire […] que la compréhension de quoi que ce soit que le sujet articule devant nous [donc, la compréhension de quoi que ce soit qu’il dit et/ou demande] est quelque chose que nous pouvons définir ainsi au niveau conscient, c’est qu’en somme, nous savons quoi répondre à ce que l’autre nous demande. [D’ailleurs, ] c’est dans la mesure où nous croyons pouvoir répondre à la demande que nous sommes dans le sentiment de comprendre.”

“[Or,] sur la demande pourtant, nous savons un peu plus que cet abord immédiat, précisément en ceci que nous savons que la demande n’est pas explicite, qu’elle est même implicite. Et c’est là qu’est l’ambiguïté pour autant que nous qui l’interprétons, nous répondons à la demande inconsciente sur le plan d’un discours qui pour nous, est un discours concret [ou plutôt conscient].”

Commentaire : Répondre à la demande implicite, cachée, donc inconsciente, ne peut se réaliser que par le biais d’un abord soutenu par autre plan, celui de l’explicite, du découvert, du visible, du conscient.

J. Lacan dit :

“[…] Nous savons que que c’est là que se produit pourtant toujours quelque résistance.” Aussi, répondre à partir d’un plan, le conscient, quant à ce qui ressort d’un autre plan, l’inconscient, cela ne peut se faire sans rencontrer quelques résistances, nous dit J.Lacan, puisqu’il y a lieu d’appréhender un quelque chose, à partir d’un ailleurs (angle de vue de l’objet), ou encore vu et dit de façon inversée (angle de vue du sujet), il s’agit à partir d’un ici, d’appréhender un quelque chose qui se situe dans un ailleurs d’ici.

Commentaire : toute demande est sous-tendue par une demande implicite, cachée, devant être découverte et interprétée, avance J.Lacan.

Pour tenter de comprendre un peu plus de quoi ressort la demande du sujet, et donc de pouvoir l’interpréter, J. Lacan nous dit qu’il faut repartir de la demande originel du sujet, celle qui le conduit à être sujet du langage, à savoir celle qui conduit le sujet à être un sujet qui peut formuler autrement que par des cris insignifiants une demande qu’il adresse à un autre supposé pouvoir l’entendre et y répondre.

Mais si le sujet demande, il le fait par le biais du jeu de la parole. Or, s’il use de ce média, aussi a-t-il du faire rentrer ses besoins/désirs dans le défilé des demandes afin de pouvoir les adresser à autre supposé à même de les combler/satisfaire. A cela de rajouter qu’en ce point (originel) de la constitution de la demande (première), il reste qu’il y a toujours un au-delà de la demande, ce qu’il appelle la demande d’amour, et un en-deçà de la demande, ce qu’il appelle le désir, lesquels ne parviennent à être pris en compte dans la demande du sujet que partiellement.

Les réponses à cette demande que formule le sujet ne viennent  donc le combler jamais que partiellement parce que cette demande qu’il formule à un niveau conscient est en soi incomplète et partielle au niveau inconscient, puisque la demande implicite qui le représente se situerait toujours dans un au-delà, la demande d’amour (originelle et comblante),  et dans un en-deça, la demande de satisfaire ses désirs (jusqu’au plus originels de ceux-ci).

Si cette demande est impartielle et incomplète, elle pousse donc le sujet à en formuler une autre qui elle, tenterait d’en circonscrire toujours un peu plus de ce qu’il en est de la demande implicite (amour et désirs), la nouvelle demande ne suffit jamais à nommer suffisamment et complètement ce qu’il en est pour le sujet, de ses désirs et demandes d’amour. Or, ce jeu d’incitation à toujours reformuler sa demande, conduit le sujet à perdre chaque fois un peu plus du caractère originaire et implicite de ses désirs et de sa demande d’amour, ou encore conduit le sujet de part les reformulations qu’il réalise (reformulation comme condensée de formulations antérieures et tentatives de nouvelles formulations), à accéder à un désir autre, tout en perdant chaque fois un peu plus le caractère originaire de son désir. En le perdant l’accès à son désir (originel), le sujet réalise le vide que laisse cette perte et vide qui l’incite à vouloir le retrouver, ou encore à le combler. Nous pourrions dire que ça tourne en boucle, et qu’à force de boucle, il s’en rapproche et s’en éloigne.

Pourquoi demander si c’est pour en perdre un peu plus l’accès à chaque réponse trouvée, et même pire à chaque demande formulée ?

Pour la simple raison que si le sujet parvient à saisir et comprendre son désir (inconscient) par le biais des demandes qu’il adresse et des réponses qu’il trouve à formuler sa demande, il s’en désaliène et s’en libère davantage, tout en accédant au désir Autre, inaccessible par définition.

Ainsi, nous pourrions dire que le sujet par ce biais-là se libère de ses désirs inconscients susceptibles de polluer sa vie de tous les jours (défenses qui le conduisent à s’empêcher la réalisation de projets qui lui tiennent à cœur, production d’actes manqués et de lapsus, compulsion de répétition, échecs à répétition, … répétition d’un même scénario quant à des ruptures sentimentales, … ) mais aussi susceptibles d’engendrer souffrance de part les interférences qu’il produit.

Conclusion

Parler d’efficience de la psychanalyse, à savoir qu’elle est susceptible de provoquer un mouvement d’un peu plus de désaliénation du sujet par rapport à ses désirs inconscients, tout en étant par exemple et également, susceptible de produire une création nouvelle de par la quête perpétuel dans laquelle il est à atteindre ce désir Autre, inaccessible en soi.

Bande de moebius, pour ceux que ça intéresse…

Pour illustrer les questions de l’efficience et de la compréhension, on pourrait reprendre brièvement le concept que J. Lacan emprunte à la topologie, à savoir la bande de moebius (Cfr. http://www.maux-a-mots.be/info/la-bande-de-moebius-3#more-178). Cette figure permet d’imaginariser le mouvement de saisie du sujet quant à son désir inconscient. En circulant sur une face, il reste une face insaisissable, celle qui se situe à l’envers de la face sur laquelle on circule et qu’il convoite. Cette face insaisissable est ce qu’on pourrait dire, son désir inconscient lequel lui reste insaisissable parce que de l’ordre du refoulé, et/ou à tout le moins, de l’inaccessible. En continuant de circuler sur cette même face initiale, il finit par se retrouver sur l’envers de la bande et si le côté insaisissable est devenu saisissable, de là à nouveau, il y a un autre envers qui lui est devenu insaisissable, ou le reste tout simplement. Enfin et c’est là que nous rejoignons ce que nous évoquions au sujet de l’efficience d’une cure psychanalytique et de la compréhension, puisque s’il reste toujours une face insaisissable à partir de la face où l’on circule et donc, s’il reste toujours que le désir inconscient échappe au sujet, le fait de circuler sur la bande amène à boucler un tour de passage sur les deux faces, aussi, le sujet dans sa tentative de saisir son désir inconscient, il réalise un pas-de-sens quant à celui-ci, à savoir un pas à la fois vers le sens (compréhension), et à la fois, vers le non-sens (incompréhension).

L. Duvivier, Le 03 janvier 2011 (actualisations réalisées le 23 juin 2016)